Appel à communication : colloque international « Les écritures du journalisme sportif »

21 février 2019

Pourquoi le sport?

Un projet d’étude de la presse au XXème siècle ne pouvait pas faire l’économie du sport. II y a à cela deux raisons principales ; l’ une historique, la seconde scientifique. Sur le plan historique, la place que le sport occupe dans l’économie médiatique contemporaine est évidemment majeure. Elle concerne des périodiques ou des médias spécialises , mais également les médias généralistes. Le sport, avec ses vedettes, ses résultats, ses exploits, ses  séquences  périodiques (coupes  du  monde ou Jeux olympiques) fait pleinement partie de ce que l’on appelle l’information. II est désormais un phénomène social, un enjeu international, une réalité économique et publicitaire, éducative, un facteur de sante publique. Dans l’ histoire de longue durée de la circulation de !’information, jamais le sport n’a occupe une telle place. II n’est pas faux de dire que le XXème siècle a inventé les médias sportifs.

Sur le plan scientifique, les historiens du sport et ceux de la presse ont opéré une tardive conjonction. Le discours sur la presse sportive a d’abord été celui des  acteurs eux-mêmes, au fur et à mesure que se développait la conscience de former une sous-profession spécifique, souvent d’ailleurs liée à une double pratique, celle des sportifs écrivant ou des  journalistes  amateurs  de sport. Depuis une quinzaine d’années, ont paru plusieurs ouvrages sur presse  et  sport  qui  ont permis de baliser de vastes territoires jusque-là peu connus : inventaire de la presse sportive, y compris locale ou régionale, histoire des acteurs de cette presse (journalistes , photographes, écrivains), relations entre cette presse et le monde économique ou politique,  rhétorique  du discours sportif. L’envers de cet apport est le caractère peu systématique des  inventaires  :  la plupart des ouvrages compilent des monographies (sur un journal, un sport, une période ou une région) et thématisent difficilement un propos d’ensemble.

Investigations et perspectives

Nos équipes se sont déjà intéressées a  la  presse sportive  a  travers  un  premier  collectif  publie en  ligne  et  portant  sur  les Jeux  olympiques  de  1936  dans  la  presse  francophone  :  Paul  Aron, Micheline Cambron et al., 1936 : Les jeux olympiques dans la presse internationale. Presses, mondialisation et imaginaires médiatiques, Belphégor, 15-1, 2017 (en ligne). Comme le titre le suggère, il ne s’agissait ni de raconter l’ histoire de  ces  Jeux, ni d’examiner comment la presse du temps  a  rapporté  l’événement  sportif,   mais  bien   d’examiner   une  fabrique  d’écriture  dépendante de contraintes multiples (financières autant que politiques), et relevant d’un imaginaire social date.

Une journée d’étude organisée a l’ ULB par trois centres de recherches locaux et par le  RIRRA21 a permis de multiplier les perspectives disciplinaires. On y a analyse l’écriture du sport dans la perspective de l’ histoire des médias, des pratiques journalistiques, des études littéraires et de l’analyse de discours. Les travaux présentes sous forme de posters ont aussi permis de visualiser ce qui pouvait intéresser de jeunes étudiants en Lettres. La dimension genrée a cependant peu été étudiée du point de vue de l’écriture médiatique (ou sont les chroniqueuses sportives ?) et littéraire, dimension qui sera prise en compte dans nos différentes approches. De manière encourageante, plusieurs questionnements convergents sont apparus  à  cette  occasion,  qui mettent en évidence des aspects encore peu étudiés du journalisme sportif.

Permanence et évolution des modèles discursifs. Les modalités poétiques du journalisme sportif sont déjà bien installées au début du XXe siècle. Il s’agit  de  mettre en récit un événement et ses acteurs, dans un contexte  de  concurrence  entre  les  médias  et  entre  les  journalistes eux-mêmes . Ce récit est destine a un public spécifique, qu’il contribue d’ailleurs à fabriquer, y compris  parfois  dans  sa  sociabilité  de  groupe .  Dans ce  cadre  entrent  à  la  fois  des  procédés narratifs, l’héroïsation des acteurs, la spéctacularisation de l’événement. Du coté de l’énonciation, la mise en scène de soi et l’éthos du scripteur, qui sont liés a la valeur de sa signature, sont des données importantes de la représentation du sport (avec notamment le jeu sur la distance ou la compétence, l’éthos aristocratique, ou la  recherche  du  scoop  –  dans  le  cas  du  dopage,  par exemple, les choix entre les postures de l’investigation ou de la célébration, voire du jeu). Peut-on périodiser de manière plus fine les modèles en question, pointer des inflexions significatives, des innovations décisives ? Peut-on, dans la même optique, problématiser historiquement les questions du représentable, de l’esthétisation ou du spectaculaire?

Une relation spécifique au temps. L’ information gère le plus souvent de l’imprévu. Mais elle doit aussi faire face à la répétition de certains événements, qui  sont  liés  à  des  récits  repris régulièrement: l’apparition des premières neiges, le passage à l’ heure  d’été,  les  élections…  La plupart des événements sportifs sont saisonniers: classiques du printemps et Tour de France, Jeux olympiques, coupes du monde, 24h du Mans . Les matchs ont lieu le week-end, les comptes rendus paraissent le lundi.  L’événement  entre ainsi en  séquence,  il  fait  partie d’une série, avec ses  rituels et sa mémoire particuliers, qui génère une véritable « poétique du chiffre » (Yoan  Verilhac). La  plupart des sports ont des cycles spécifiques, la  presse  s’y  adapte (quand  elle ne  les crée  pas)  par une signalétique reconnaissable, et le lectorat les intègre comme des rites. En résultent des effets poétiques intéressants : la relation entre le prévisible et l’ imprévisible (le pronostic), l’influence du passe sur le présent, la création de l’ intérêt par le récit lui-même, le jeu avec les cliches  et  les déjà-dits, la nécessité pour  un  récit  diffère d’explorer « les coulisses  de  l’exploit  » (c’est le titre d’une émission télévisée lancée en 1961), qui sont aussi les « à-côtés  »  du  sport  (comme  par exemple les réactions des spectateurs, les après -match, les adjuvants du spectacle, la météo ou les paysages). Le « direct» génère pour sa part d’autres manières de raconter, par l’usage du montage (cameras multiples), de  relais  techniques  (écrans  vidéos  et  prompteurs),  ainsi  que  d’une rhétorique de l’émotion souvent conjuguée au superlatif. Le direct,  il faut  le souligner avec force, n’est pas moins construit que le différé, il est construit autrement.

Une dimension plurimédiatique. Accompagnée par des images, génératrice de gros titres, d’effets de mise en page, la narration sportive peut difficilement être conçue comme une performance purement textuelle. Mais comment les différents éléments des médias entrent-ils en

relation et  développent-ils  leurs effets les uns par rapport aux autres? Comment également écrire du texte sous le règne du direct de la radio et de la télévision ou de l’internet ? Comment la concurrence des médias conditionne-t-elle les narrations respectives des différents supports?

La dynamique interdiscursive. Le discours du sport ne s’énonce pas dans un désert, il fait partie du discours social qu’il contribue à alimenter en retour. Il s’articule donc avec les représentations du monde (nationalisme, racisme, engagement, sexisme) comme avec la gestion du territoire ou le tourisme. Par ailleurs, à l’ intérieur même des pages du journal, il se dissémine sous la forme de métaphores (un homme politique peut « ne pas tenir la distance»; on« ne change pas une équipe qui gagne ») ou d’allusions.

La langue du sport. Le sport écrit ou parlé s’énonce dans des registres linguistiques variables, du temps au récit au monologue restitué, du discours de connivence au discours de la distance, de l’argot au pastiche littéraire. Ces différents discours sont  rapportés  aux  différents  acteurs  de la scène sportive (des entraîneurs aux sportifs  voire aux spectateurs),  aux  différenciations  entre sports eux-mêmes (l’escrimeur a-t-il le même langage que  le  judoka ?), aux traditions discursives  des différents événements  sportifs (il y a  un « discours du Tour de  France  » qui  n’est  pas celui des 24 heures du Mans).

Ces différentes pistes montrent à suffisance l’ intérêt d’un colloque sur les écritures du journalisme sportif. Toutefois, il importe que les communications privilégient les thématiques comparées ou transversales, et non pas les études de cas monographiques, déjà abondamment documentées dans la bibliographie existante. On retiendra donc par priorité les communications favorisant la problématisation des aspects ci-dessus énoncés et l’interrogation numérique des grands corpus.

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